Attentats à Bruxelles : Monsieur Valls, vous avez tort. Nous ne sommes pas en guerre.

L’horreur des attentats explose à nouveau par sa violence aveugle et sourde, elle traumatise encore un pays et strangule une population entière. Les explosions de Bruxelles nous rappellent avec atrocité à quel point la folie rôde aux portes du monde civilisé.
Pourtant, malgré l’horreur, malgré la peur, non, Monsieur Valls, vous vous trompez, nous ne sommes pas en guerre.

 

Ce n’est pas ça une guerre

 

Certes, la France est frappée par les excroissances monstrueuses de la folie djihadiste, mais la France n’est en rien un pays en guerre. Vous qui ne savez que trop à quoi ressemble un pays en guerre – l’Espagne de la guerre civile – comment pouvez-vous user et abuser d’une rhétorique guerrière qui entretient la peur au lieu de nourrir l’espoir ?

 

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La France n’est pas bombardée ni envahie, elle ne déploie pas de troupes au sol. Une guerre engage un pays contre un autre en vue d’une lutte pour le pouvoir.

 

Or ici l’ennemi de la France est une idéologie, il n’a pas de visage ni de territoire à proprement parler.

 

Le danger d’abuser d’une rhétorique guerrière

 

En parlant d’une guerre qui ne prendra qu’avec l’annihilation de Daech, vous condamnez la France à une lutte interminable : comment tuer une idéologie ?

 

Vous condamnez la France à une position purement guerrière et sécuritaire là où elle a besoin de pensées et de mots pour panser ses maux. Vous refusez de comprendre Daech ?

 

Mais comprendre ce n’est pas expliquer comme l’a si brillamment prouvé Arendt. Bien au contraire, comprendre l’ennemi, c’est se donner les moyens de lutter contre lui.

 

Supposer que la France est en guerre, c’est lui ôter les armes de la pensée pour la condamner à la pulsion sécuritaire. Bien évidemment que nous souhaitons vivre en sécurité et que nous souhaitons éliminer le monstre qu’est Daech, mais la victoire ne se jouera pas uniquement le champ de bataille, la France doit aussi investir le champ des idées.

 

Il faut repenser la solidarité à l’heure du terrorisme

 

Si guerre il y a, c’est celle que mène la liberté face à la folie et la destruction barbares, et cette guerre, elle ne s’est jamais remportée aux poings. La résilience d’un pays entier ne passera pas par la poursuite effrénée de l’ennemi en le repoussant aux confins du Monde – même si une guerre sur le terrain est effectivement nécessaire.
La solidarité est mère de résilience. Ces attentats qui frappent l’Europe peuvent nous rendre plus forts à condition de repenser la solidarité à l’échelle française et européenne. Je parle de cette France post-Charlie qui saura véhiculer en Europe ses valeurs humanistes, celles qui, au lendemain de l’horreur, a uni une population dans l’espoir au lieu de la diviser par la peur.
Cette vague d’espoir qui a fait frémir la France et m’a fait rêver d’un monde plus fort, je rêve que demain elle traverse l’Europe et nous unisse dans cette douleur commune qu’est le terrorisme.

Alors non Monsieur Valls, nous ne sommes pas en guerre, cessez d’employer le langage de la lutte et commencez à employer celui de l’espoir, ce n’est qu’ainsi que nous panserons nos plaies : en commençant par les penser.

 

Penser pour panser.

L’Etat d’urgence : ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la servitude

nazistrangelove

« Si nous marchons dans cette direction, c’est parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement inévitable […] Nous nous efforçons de créer un avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons au résultat exactement opposé. Peut-on imaginer plus grande tragédie ? »

Hayek, La route de la servitude, 1943.

 

 

En 1943, dans son ouvrage La route de la servitude, Hayek analyse avec une redoutable acuité les ressorts à l’œuvre dans l’émergence du socialisme qui déboucha sur les expériences totalitaires de l’après-guerre.

En projetant son analyse sur l’Angleterre des années quarante Hayek constate avec effroi la propagation des doctrines socialistes au sein même du pays fondateur du libéralisme.

Mais ce qui rend la pensée d’Hayek si actuelle, c’est qu’il réussit à éclairer de sa pensée lumineuse les arcanes de la route de la servitude : pas seulement celle empruntée par des pays aux tendances totalitaires, mais ce parcours sinueux et délétère parfois emprunté par des pays pourtant libres qui, au gré de leurs égarements, en viennent à oublier leurs valeurs.

 

En France, le débat est d’autant plus actuel à l’heure de la prolongation de l’Etat d’urgence et de la lutte contre le terrorisme. Le repli identitaire et sécuritaire choisi par le gouvernement peut sembler attrayant car rassurant. Pourtant cette fausse dichotomie entre liberté et sécurité barre la voie à toute complexité, elle nous pousse vers des pensées binaires, vers des interprétations et des réactions simplistes. Cette interprétation simpliste nous pousse à croire que nous n’avons pas d’autre alternative face à la menace terroriste, il n’y a rien de pire pour la pensée et la liberté que supposer qu’il n’y a pas d’alternative possible. Cette rhétorique radicale et violente ampute la pensée et empêche toute nuance : la sécurité devient la seule issue de secours.

Car c’est ainsi qu’un peuple accepte volontiers de troquer ses libertés contre le réconfort de la sécurité ; c’est ainsi qu’un peuple oublie son histoire et ses valeurs ; c’est ainsi qu’il oublie que la liberté n’est jamais acquise, c’est ainsi qu’il en vient à se replier sur lui-même, amnésique et effrayé; c’est ainsi que Manuelle Valls en vient à déclarer que « l’Etat d’urgence sera maintenu jusqu’à la destruction de Daesh ».

Et c’est ainsi que ce qui était censée n’être qu’un politique de la crise -l’Etat d’urgence- se transforme en crise du politique : une menace envers l’Etat de droit.

Avant de procéder à une critique de l’Etat d’urgence, il convient de poser certaines définitions, notamment concernant l’Etat de droit, et ce afin de comprendre en quelle mesure celui-ci est menacé par l’Etat d’urgence.

 

L’Etat de droit tel que le définit Hayek ne signifie non pas un Etat démocratique mais un Etat soumis au règne de la loi. La nuance, certes subtile, n’en est pas moins est essentielle.

La règle de la loi signifie un encadrement de la législation définie par un ensemble de règles formelles -le droit en somme. La règle de la loi est une structure qui permet la démocratie, mais elle ne lui est pas liée, ainsi une majorité dictatoriale peut très bien exister et confisquer les libertés, le pays sera toujours démocratique mais pas libre -c’est hélas l’exemple actuel de certains pays d’Europe de l’est tels que la Pologne ou la Hongrie où des partis démocratiquement élus font main basse sur la liberté de la presse, entre autres.

Ainsi définie, la règle de la loi est la condition préalable de la liberté car comme le définit Kant « l’homme libre est celui qui n’obéit à personne d’autre qu’aux lois ». La loi est donc le garde-fou des institutions représentatives, la constitution étant censée -en théorie du moins- encadrer les pouvoirs de l’Etat. Les lois sont les chaînes du Léviathan.

.Chacun étant égal devant la loi, cela permet l’avènement de la pluralité dans un espace commun. La loi est donc la condition nécessaire du « vivre-ensemble », c’est le cercle qui délimite l’espace de la cité, au sein de ce cercle seule règle la loi -town (ville) étant un dérivé du mot round (circulaire).

 

D’autre part la stabilité de ce cadre est assurée dans le temps par l’immuabilité des lois -protégeant ainsi les libertés d’une modification arbitraire de la loi-

Ainsi, les membres d’une société peuvent se mouvoir au sein de ce cadre en ce que la loi forme un cadre intelligible qui permet de se projeter dans l’espace (le cercle de la cité) et le temps (les lois sont immuables). En somme, une fois les règles du jeu clairement définies, les citoyens peuvent construire un espace commun, échanger et anticiper les possibles conséquences de leurs actions sur autrui (et réciproquement).

 

L’Etat de droit garantit donc des libertés fondamentales qui constituent le cadre commun des citoyens, ce cadre est supposément immuable et c’est précisément cela qui différencie un régime libéral d’une régime arbitraire (totalitaire ou non).

 

Or la récente prolongation de l’Etat d’urgence remet en cause le principe même d’Etat de droit en prolongeant une mesure exceptionnelle qui, à terme, constitue une atteinte inquiétante aux libertés individuelles.

Tout d’abord d’un point de vue pragmatique : la pulsion sécuritaire -logique après un tel traumatisme- ne produit que peu de résultats[1]. L’exemple du Patriot Act -fortement critiqué aux Etats-Unis- a surtout permis à l’exécutif d’élargir son périmètre d’action en terme de surveillance individuelle et de procéder à l’arrestation de nombreux trafiquants de drogue dont beaucoup n’avaient aucun lien avec une quelconque menace terroriste.

Certes la population se sent plus « rassuré » [2]car un nombre plus important de petits trafiquants sont derrière les barreaux mais dans ce cas, l’argument qui prétend que l’Etat d’urgence est un outil de lutte contre le terrorisme n’est pas fondé. Cela signifie soit que l’argument est purement démagogique, soit que la population est bien consciente que cet argument est fallacieux et accepte tout de même de troquer sa liberté contre un ersatz de sécurité.

 

D’autre part la prolongation de l’état d’urgence remet en cause l’immuabilité même de la loi -censée prévenir toute dérive du pouvoir exécutif. Comment justifier la prolongation d’un état censé être exceptionnel ? Certes les circonstances sont exceptionnelles, cependant, il conviendrait de réellement se rendre compte des implications sur le long-terme d’accepter que tant que Daesh ne sera pas vaincu, l’exécutif sera en mesure de bousculer le fragile équilibre des pouvoirs. Car les libertés individuelles ne peuvent être ainsi troquées sans même consulter au préalable la population, de façon pernicieuse et en justifiant ce choix en brandissant la menace terroriste.

Comme le dit Hayek :  » La règle de la loi implique la condition de n’employer le pouvoir coercitif de l’Etat que dans des circonstances définies d’avance par la loi et exactement de façon prévue. Quiconque conteste ce fait admet la légitimité des pouvoirs que les dictateurs ont obtenu par des moyens constitutionnels en Allemagne, en Italie ou en Russie. »

Car en effet, le cœur du problème réside bien dans cette idée que d’une part, une mesure exceptionnelle puisse être prolongée arbitrairement, ou plutôt, pour  « notre bien  et d’autre part que cette mesure puisse être prolongée de manière indéfinie dans le temps. « Après avoir éliminé Daesh » affirme fièrement Monsieur Valls, et bien lui qui tord si bien le cou aux idées reçues pourra peut-être nous éclairer sur les moyens de « vaincre » une idéologie…

Certes, nous affrontons un ennemi sans visage, sanguinaire et barbare, mais l’inquiétant chemin sécuritaire emprunté par le gouvernement qui imprègne toute sa rhétorique guerrière m’apparaît tout aussi inquiétant. Car nous devrions analyser avec plus d’attention les conséquences de nos choix, nous devons savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller pour combattre le monstre Daesh.

« Prends garde lorsque tu combats le dragon, à ne pas toi-même devenir le dragon. »

Nietzsche

 Car comment peut-on prétendre combattre un ennemi des libertés si dans ce combat nous mettons de côté notre propre liberté ?

Allons-nous laisser des monstres s’emparer de nos valeurs et nous plonger dans la peur, la confusion, la paranoïa et la division?

 

« Si nous marchons dans cette direction c’est parce que tout le monde le veut. » Céder à la peur et ses pâles fantôme sécuritaires ou choisir ensemble de continuer à marcher libre? L’enjeu n’est pas d’être moins libre pour être plus en sécurité, l’enjeu est de continuer à être libre pour rester en sécurité. Car ce serait oublier que e qui fait la force et la prospérité de la France, ce n’est pas -uniquement- son pouvoir exécutif, ce sont avant aussi ses libertés, ce serait oublier que la liberté n’est jamais définitivement acquise, surtout en ces temps troublés de crise.

Certes l’heure est au pragmatisme diront certains, d’autres encore se rassureront en se disant qu’après tout, ce n’est pas plus mal plus de sécurité, ce sont toujours les méchants qui se font arrêter, moi, je n’ai rien à me reprocher. Oui, effectivement, nous pouvons confier notre liberté au bon vouloir d’autorités supérieures qui changent de discours au gré des événements. Personnellement, je préfère faire confiance à la loi pour préserver mes libertés et non à des hommes politiques.

Car un matin peut-être, ils décideront de vous arrêter vous aussi, sans raison, par simple suspicion, par Raison d’Etat, et vous vous demanderez : qui a décidé des critères, que dit la loi? Ce n’est pas juste tout ça ! La loi, elle ne dira plus grand-chose lorsque l’Etat d’urgence l’aura étouffée.

Si je fais preuve d’un scepticisme aussi radical, c’est parce que je préfère soupeser précautionneusement les conséquences de mes choix, je veux être sûr que la route dans laquelle je m’engage n’est pas susceptibles d’un jour, devenir celle de la servitude. Certaines décisions sont trop importantes pour être prises sous le coup d’émotions fortes, et surtout sans même demander son avis au peuple, l’histoire n’a que trop montré à quelle vitesse les événements peuvent s’enchaîner sous l’effet de la peur et de la confusion.

Je préfère volontiers faire preuve d’un scepticisme zélé plutôt qu’imaginer ce jour où, comme le protagoniste de Matin Brun de Franck Pavloff je dirais :

«  J’aurais dû me méfier des Bruns dès qu’ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment. Ca va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non? »

 

[1] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/12/le-patriot-act-une-legislation-d-exception-au-bilan-tres-mitige_4554570_4355770.html

[2] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/26/adeline-t-l-etat-d-urgence-me-rassure-j-ai-encore-trop-peur-pour-me-passer-de-cette-reponse_4853526_3224.html

Question à Marine Le Pen à propos de ma nationalité

ThinkingMonkey

 

Bonjour Madame Le Pen,

Je me permets de vous écrire une lettre parce que j’ai récemment écouté votre dernier discours à Ajaccio et je n’ai pu m’empêcher de me poser certaines questions, dont la plupart se sont révélées plutôt épineuses. C’est pour ça que je’aurais besoins de votre aide.

Je tiens  tout de même à préciser que jusqu’à présent j’ai toujours été un bon français. Du moins je l’espère.

J’ai toujours parlé un français plutôt correct, et hormis quelques mauvaises notes en dictée çà et là ou des approximations dans l’usage de mon subjonctif imparfait, je dois dire que je pense parler français plus ou moins correctement.

Pourtant, voyez-vous, c’est là que les choses se compliquent et que j’aurais grand besoin de votre aide… Je ne suis pas sur de parler le même français que mon voisin niçois, qui lui-même parle un français qui n’a rien à voir avec celui de mon cousin originaire du nord (de la France je précise), sans parler de mon cousin d’origine bretonne…Mais moi je pense parler le bon français, le vrai français, celui qu’on parle dans les dictées de Pivot et qu’on entend dans les émissions de télé-réalité.

Ce serait fâcheux, et plutôt cocasse, vous l’admettez , que moi, qui suis né en France et y ai vécu toute ma vie, sois soudain déchu de ma nationalité parce que j’apprendrais que je ne parle pas le bon français ! Ma grand-mère, elle, d’origine italienne, ne parle pas le bon français c’est évident, il est plein de r roulés, d’expressions toscanes et de fautes de syntaxe. Si vous voulez déchoir quelqu’un de sa nationalité, allez voir du côté de ma grand-mère, de toute façon, elle s’en fiche pas mal de sa nationalité. Je ne devrais pas vous le dire Madame Le Pen mais…Ma grand-mère elle ne mange même pas français. Sans compter qu’elle a l’outrecuidance d’écouter du Jaque Brel à longueur de journée ! (Il parle français certes, mais il est Belge ne l’oublions pas !)

Bref, passons sur ma grand-mère et ses tendances peu patriotes. Vous admettez que je parle plutôt bien français Madame le Pen ? Parlons de nourriture dans ce cas, vous le voulez bien ?

J’ai toujours mangé français, pas de doute là dessus. J’estime que manger de de la choucroute alsacienne, du riz thaï, du saumon Norvégien et du bœuf de Kobé, ma foi, on ne fait pas plus français !

Je ne cache pas quelques pêchés mignons : des sushis de temps à autres, un Kebab sauce algérienne la semaine dernière et parfois de la charcuterie et du fromage de mon pays. Mais hormis ces quelques exceptions, j’ai toujours été patriote culinairement parlant. Et quand je dis « mon pays », c’est une façon de parler, n’y voyez pas quelque tendance peu patriote, c’est simplement que je suis Corse voyez-vous. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis allé vous écouter parler à Ajaccio. Quelle coïncidence n’est-ce pas ?

D’ailleurs que pensez-vous du lonza ? Oh désolé c’est vrai que ce mot n’est pas très français, au temps pour moi Madame Le Pen, ne vous fâchez pas. Ne parlons pas des sujets qui fâchent. Avez-vous apprécié la statue de Napoléon sur la place Bonaparte ? Oh c’est vrai ne parlons pas de Napoléon… Il est, paraît-il, d’origine génoise…On a vu plus français comme origine !

Bref, passons sur Napoléon et ses origines quelque peu douteuses. Moi, voyez-vous, je bois du vin rouge bien français à chaque repas. J’ai entendu dire que les Grecs en buvaient en quantité à une certaine époque mais bon, ça c’est de l’histoire ancienne, assez ancienne pour qu’on l’oublie ! Maintenant le vin rouge c’est français et bien français même. Pour finir de vous convaincre : j’adore le pain. Quand je dis que j’adore ça, je veux dire que j’en mange assez pour que mes enfants et petits-enfants puissent être français toute leur vie sans jamais se poser de questions. Les glucides c’est français je pense, comme les féculents ou le gluten.

Enfin, passons, tout cela ne vous intéresse pas vraiment, et ce n’est pas le sujet. Je ne vous écris pas pour parler gastronomie. Non, la vraie question, cette question qui me fait douter, malgré ma carte d’identité qui indique effectivement « nationalité française », c’est : que vous voulez dire quand vous dites: « il faut vivre français. » ?

Parce que là, je dois l’avouer, Madame Le Pen, ça se complique drôlement ! Regardez : je parle bien français, je mange bien français, mais est-ce que je vis bien français ? Comment je le saurais ? Faudrait-il engager une police de la nationalité ? Allons ! Quand même pas…Si ?

Tenez, pour vous prouver ma bonne foi je vais quand même vous détailler deux trois faits sur ma personne et vous pourrez me confirmer si oui ou non je « vis français ». Parce que je vous avoue que ça m’embêterait, à mon âge, de me rendre compte que je n’ai pas vécu français toutes ces années !

Alors tout d’abord j’aime le théâtre de Beckett. Mais les choses se compliquent drôlement vous voyez… Beckett il écrit français , mais le parle-t-il seulement ? Admettons qu’il mange français, il n’en reste pas moins irlandais ! Quelle drôle d’idée d’être irlandais hein ! Allez y comprendre quelque chose ! Passons.

J’ai suivi des études en économie voyez-vous. Et je me suis rendu compte que nos économiste français les plus brillants : Piketty ou Duflot, non contents de ne pas parler français, vivent aux Etats-Unis ! Quelle idée de vivre aux Etats-Unis ! Cela ne m’étonne pas que les cerveaux quittent la France, ils sont intelligents mais bêtement incapables de bien vivre français voilà tout ! Mais passons sur les cerveaux.

J’aime le football : je suis supporter invétéré de l’équipe de France, j’ai assisté à tous leurs matchs, de chez moi ou au stade  je n’en ai pas raté un. Mais là aussi…ça se complique drôlement, et le sujet devient délicat même…Par exemple : la plupart des joueurs, entre nous, ils sont pas vraiment d’origine française… Même Zidane -mon joueur favori- j’ai appris qu’il était d’origine…pas française…Quelle drôle d’idée !  Mais bon, ça reste Zidane tout de même ! Ah, ça doit bien compter ça non ? Allez, Madame Le Pen, vous ferez bien une exception pour notre Zizou non ? Quelqu’un qui a aidé la France à gagner la Coupe du Monde mérite bien une ou deux nationalités françaises ! Après, j’admets que les footballeurs ne parlent pas très bien français mais bon, tout de même quelque faute de syntaxe, ça ne mérite pas d’être déchu, rassurez-moi ? Tout ça pour dire : est-ce qu’être supporter de l’équipe de France c’est vivre français ? Ah, passons encore, vous avez raison. Cette question là était piégeuse vous avez encore raison Madame Le Pen.

Tenez, un autre exemple, hier mon voisin Pedro -un français au nom espagnol mais d’origine portugaise- m’a invité pour manger des tapas. Ah ! Pas français vous me direz , c’est facile ça ! Et bien si !  Et c’est ça se complique drôlement même puisque nous avons bu du rouge et mangé du camembert et écouté Edith piaf avec sa femme Gertrude !  Ah ! Pas si facile de s’y retrouver vous me direz ! J’ai eu beau retourner la question dans tous les sens, impossible de trancher ! Mais là encore, c’était tordu comme question. Poursuivons vous le voulez bien ?

Prenons un autre exemple -j’en ai des tas des exemples comme ça sur lesquels vous me seriez d’un grand secours – Le français par exemple ! La langue française j’entends, c’est d’origine latine vous me l’accordez ? La même origine que l’espagnol ou l’italien -des langues pas franchement françaises, entre nous- Ça veut dire quoi ? Que parler français c’est pas très français ? Ou alors pire : que les origines du français ne sont même pas françaises ? Ah, vous voyez que ce n’est pas si simple ! On s’y perd, on s’y perd !

Et j’en ai encore plein ! Prenez la devise de Paris tenez : flucutat nec mergitur : vous y comprenez quelque chose à ce charabia ? Parce que moi non ! Et vous savez pourquoi ? Je vas vous le dire : parce que ce n’est pas français ! Alors je vous le demande Madame Le Pen, je vous le demande, est-ce que c’est bien raisonnable que la capitale de la France n’ait même pas une devise en Français ? Quelle drôle d’idée ! Alors que Paris, c’est quand même la France non ? Enfin, ne parlons pas politique si vous le voulez bien, je n’y connais rien.

Prenons un dernier exemple, juste un dernier. Le plus dur, je l’ai gardé pour la fin. J’ai étudié en France toute ma vie, et j’ai eu mon Bac L option français. Un citoyen modèle vous me direz ! Et bien ça se complique drôlement vous voyez.. Parce que après mes études j’ai travaillé pendant dix ans dans un pays…(tenez vous bien ça se complique !) étranger mais francophone au sein d’une entreprise française dans laquelle les gens parlaient anglais ! Ah, plutôt corsé hein ? J’avais prévenu. Mais ce n’est pas fini. Dans ce pays étranger j’ ai rencontré ma femme : une canadienne dont la Père a vécu en France. Je suis finalement revenu en France et j’ai ensuite travaillé dans une entreprise étrangère au sein de laquelle les gens parlent français ET anglais et dont le siège est situé dans un pays francophone mais dont le PDG, d’origine brésilienne est né en France d’une mère chinoise et d’un père naturalisé français qui (tenez-vous bien) est polyglotte et chante la Marseillaise les yeux fermés en quatre langues différentes ! Alors là, Madame Le Pen, j’ai eu beau retourner la question dans tous les sens, je ne sais pas si j’ai bien vécu français toutes ces années ! Vous vous y retrouvez dans tout ce fouillis ? Parce que je dois avouer que personnellement moi, Madame Le Pen, je m’y perds, je m’y perds !

 

Alors merci d’avance Madame Le Pen de m’éclairer sur ces questions quelque peu délicates. Parce que, très honnêtement, je n’en dors plus la nuit moi de savoir si oui ou non je vis français, dors français et rêve français.

 

Bien cordialement,

Un français plein de questions à l’égard de sa propre nationalité.

 

PS : Je sais que Johnny Depp n’est pas français, mais m’autorisez-vous à allez regarder son nouveau film sans crainte d’être déchu de ma nationalité ? Je regarderai la version doublée en français bien évidemment. Après tout Johnny Depp c’est comme un kebab sauce algérienne, ça ne fait pas de mal de temps en temps, même si ce n’est pas très français.

 

Dialogue sur le sens de la vie entre Nieztsche et Rustin Cohle (True Detective)

 

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“Avec Socrate, le goût grec s’altère en faveur de la dialectique : que se passe-t-il exactement ? Avant tout c’est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique le peuple arrive à avoir le dessus. Avant Socrate, on écartait dans la bonne société les manières dialectiques : on les tenait pour de mauvaises manières, elles étaient compromettantes. On en détournait la jeunesse” Nietzsche, Crépuscule des Idoles.

“Je pense que la conscience est une terrible méprise de l’évolution.” Rustin Cohle

Je regardais True Detective pour la 72ème fois de suite et je n’ai pu m’empêcher d’être fasciné par la profondeur philosophique de la série, incarné en particulier par le personnage interprété par Matthew Mcconaughey : Rustin Cohle. Détective sombre partageant les vues pessimistes de l’existence de Schopenhauer. Pourtant, si le script initial faisait directement référence à Schopenhauer, le seul philosophe qui soit directement évoqué est Nietzsche, au cours de l’arrestation de Ledoux par Rust et Marthy. Mais la référence à Nietzsche lorsque Ledoux compare le temps à un cercle sans fin n’est pas forcément correcte, en fait elle est même très éloignée de l’idée d’Eternel Retour développée par Nieztsche.

C’est ainsi que je me suis pris à imaginer cette situation : et si Rust était pris d’une hallucination et voyait soudainement Nietzsche venir lui botter les fesses pour avoir commis un tel contresens sur sa philosophie ? Alors imaginons que Nietzsche, contrairement à la phrase citée ci-dessus, se lance dans un dialogue aux échos socratique avec Rustin Cohle à propos de l’Eternel Retour, du sens de la vie et du pessimisme.

 


REGINALD LEDOUX — Tu recommenceras. Le temps est un cercle sans fin.

RUSTIN COHLE — T’as piqué ça à Nietzsche ? Ferme ta gueule !

*UNE VOIX *— Quoi ? Putain il a osé !

RUST — (jetant des regards hébétés aux alentours) Qu’est ce que ?!

NIETZSCHE sortant des fougères, énervé. Il gesticule dans tous les sens et grommelle dans son énorme moustache.

RUST — Nooooooon!Putain..Nietzsche ?!

NIEZTSCHE — Je sais qui je suis tête de nœud. Qu’est-ce que tu viens de dire ?

RUST — Dis quoi ? De quoi tu parles ?

NIETZSCHE — Toi et ta copine peroxydée de quoi vous parlez ? Franchement j’en ai marre qu’on comprenne rien à ce que je raconte, j’en ai ras le bol !

RUST — Quoi ? Mais je veux dire…D’abord c’est pas mon pote ok ! C’est un putain de tordu de psychopathe ! Ensuite, c’est lui qui as parlé de cercle plat et…Et merde je trouvais ça marrant de parler de Nieztsche ! Enfin de toi… Et…Le délire du cercle sans fin, l’éternel retour. Tu vois quoi ? C’est pas à toi que je vais apprendre ça.

NIETZSCHE — (Facepalm) Celui qui croit avoir compris quelque chose dans mon œuvre s’en est fait une idée à sa propre image, une idée qui, le plus souvent, est en contradiction absolue avec moi-même j’ai déjà dit ça dans Ecce Homo. Mais évidemment, comme tous les débiles qui me lisent, t’as rien compris.

Un temps

Tu vois j’en ai ma claque d’être mal compris par des tarés et des débiles. D’abord mes contemporains, mais eux ce sont des idiots, mais puis ma sœur -une femme, donc forcément incapable de me comprendre- puis ensuite ce petit allemand énervé qui non content de m’avoir piqué l’idée de la moustache, a fourvoyé ma pensée du surhomme et s’en est servie comme justification pour un génocide de masse ! Alors je vais parler franco mon p’tit, comme ça on va se comprendre et vous aurez plus d’excuse toi et les débiles qui font les malins en me lisant. T’as compris trou de balle ?

RUST — (interloqué) « Trou de balle ? »

Silence

Et tu sais qu’en plus c’est plutôt arrogant de se citer soi-même ?

NIETZSCHE — Alors je vais t’expliquer. Toi et ta pute blonde tatouée vous avez mal compris, surtout toi en fait. L’éternel retour n’est pas un concept, ce n’est pas une vision cyclique du temps ni même une interprétation métaphysique du temps. C’est une expérience de pensée. Une question.
RUST — Attends, tu veux dire que tout mon cirque pendant l’interrogatoire avec les canettes de bière et le truc sur le temps qui est plat et le fait qu’on recommence toujours tout encore et encore et encore c’est pas l’Eternel Retour ?

NIETZSCHE — Non, pas du tout. En fait, ton discours -comme tout discours- en dit plus long sur toi-même que sur la nature du réel.

RUST — Mhh…

NIETZSCHE — Comme cette tapette de Schopenhauer que t’as l’air de kiffer et que tu cites à tort et à travers: « ouin-ouin maman le monde est vilain et pas beau et je suis un pessimiste et la conscience est une méprise tragique dans l’évolution et le monde est privé de sens et empli de souffrance et ça c’est pas normal ! » Tu saisis ?

RUST — (gêné) Oui je vois…mais ton imitation de Schopenahuer est plutôt dérangeante en fait. Je préférerais que t’arrêtes ça.

NIETZSCHE — Et ben tout ce discours sur la vie par le petit Schopinou ça en dit bien plus long sur lui-même, sur sa constitution, sa nature, son idiosyncrasie, sa..

RUST — Oui j’ai compris…

NIETZSCHE — En tenant ce discours il parle de sa propre vie toute minable, pleine de bobos et de tracas. De sa propre lamentation face à l’absence de sens dans la vie. Et pourquoi il se complaît dans ses propres jérémiades hein ? Parce qu’il pense que la vie DEVRAIT avoir un sens. En cela, ce pauvre pleurnicheur n’est rien de plus qu’un optimiste masqué. BIM !

RUST — Mhhh…moué.

Un temps

T’as déjà lu Freud ?

NIEZSCHE — Jamais entendu parler.

RUST — Ah…Bref, si je comprends où tu veux en venir, Schopenhauer nous parle de sa propre vie, de son propre rapport à la vie quand il parle de la vie en général c’est ça ? Toute philosophie n’est au fond qu’une trahison de ses propres instincts ?

NIETZSCHE — Et ben ça commence à rentrer.

RUST — Ah merde….ça veut dire qu’en fait c’est lui et seulement lui qui est désespéré et incapable de trouver un sens à sa vie ?

Un temps

Je t’ai déjà parlé du fait qu’il faudrait tous se jeter dans un canyon et aller à l’encontre de notre instinct de reproduction ?

Un temps

Parce que j’y comprends rien, j’ai juste lu ça dans un bouquin de Schopenhaeur…Mais bon sang quand j’ai lancé ça à Marty dans la bagnole il a fermé sa grande gueule ! T’aurais du voir ça !

NIETZSCHE — J’ai vu.

RUST — Quoi ?

NIETZSCHE — Tu crois qu’on s’occupe comment pendant l’éternité ? Netflix mon vieux. Netflix et les Rolling Stones en concert chaque soir.

RUST — Attends, Mick Jagger est encore vivant non ?

NIETZSCHE — Mhh…

Silence

RUTS — Mais j’y pense…Si la pensée de Schopenhauer n’implique que lui …(Ouvre grand les yeux et sourit) ça veut dire que la vie a un sens et que je vais pouvoir arrêter d’être obsédé par des enquêtes super glauques et devenir peintre ou fleuriste ?

NIETZSCHE — Alors t’enflammes pas trop non plus Rusty. La vie n’a toujours pas de sens, Schopi la pleureuse a raison là-dessus. Il en a juste tiré les mauvaises conclusions. Ça prouve juste que ce pauvre Schopi était une grosse femmelette incapable d’accepter la vie dans son tragique, alors il a sombré dans le nihilisme et a dit non à la vie et aux femmes et aux vins et à tout ce qui donne son charme à la vie.

RUST –Oh… (déçu. Baisse les yeux, sombre de nouveau) OK mais quel rapport avec l’Eternel Retour ? Et je te prierais de te grouiller, mon collègue va pas tarder à faire sauter la tête du blondinet et l’épisode va continuer. On a pas toute la journée.

NIETZSCHE — Tout ça c’était pour t’expliquer que t’as rien compris à ce que j’ai raconté dans mes bouquins. Bon sang…Pourquoi je m’évertue à écrire…j’étais pas lu de mon vivant et je suis incompris maintenant que je suis mort. Bon sang.

Bref, je reprends. L’éternel retour ne signifie pas que le temps est un cercle infini. C’est toi qui as interprété ma philosophie dans ce sens à partir de ta propre vie, qui elle, pour le coup se répète en boucle infini.

Un temps

En fait l’éternel retour c’est, comme je disais avant que ça parte en couilles, une expérience de pensée. Une question.

RUST — Mhh…

NIETZSCHE — Imagine que demain un démon vienne te réveiller dans ton lit pour te dire que ta vie se répéterait telle qu’elle est une infinité de fois. Rien ne changerait, tout se répéterait à l’identique. Chaque moment.

RUST — Bah en fait sans chercher à te contrarier, c’est déjà le cas dans ma vie tu vois. Chaque matin je me lève et je médite face à une croix en songeant à ce moment où on accepte sa propre crucifixion. Pas que je sois chrétien ou quoi hein, comme je dis, c’est juste une forme de méditation. Mais bref , ma vie, je la connais déjà. Ce mec là je vais l’arrêter, enfin, Marty , mon pote qui va pas tarder, va lui faire sauter la cervelle, BIM pleine tête. Net. Sans bavure. Puis entre temps je vais me brouiller avec Marty et lâcher cette enquête. Puis dix-sept ans après je vais rouvrir cette enquête, arrêter son complice et me rabibocher avec Marty ! Tu vois ce que je t’ai dit j’ai raison le temps est un cerclat plat ! Putain ! (tape du pied sur le sol en lançant des insultes)

NIETZSCHE — Putain de merde ! Tu te rends compte que tu viens de me spoiler ?

RUST — Ah, désolé…

NIETZSCHE — Bon laisse tomber tu veux. Revenons en à l’éternel retour. L’éternel retour c’est une question, tu piges ? Et cette question c’est « Accepterais-tu de revivre ta vie telle que tu l’as vécue ? Chaque moment se répétant ainsi l’infini ? » Sachant que si tu réponds non t’es qu’un grosse tapette qui préfère chialer sur son sort et jouer les pessimistes en culotte-courte maaaaaaais si tu dis Oui en revanche… alors là..(des larmes lui montent aux yeux) Alors là mon frère tu dirais Oui à la Vie . Putain je suis ému désolé.

RUST — C’est ok. Pas de soucis vieux.

NIETZSCHE — (se reprend) Bref. Je reprends. Tu acquiescerais chaque moment, chaque doute, chaque souffrance, mais aussi chaque instant de beauté, de vérité, de lutte. Ta vie serait un grand acquiescement, et alors tu ne serais plus pessimiste, tu deviendrais ce que tu es : un tragique.

RUST — Un tragique ? Du genre comme les Grecs ?

NIETZSCHE — La tragédie précisément, est la preuve que les Grecs n’étaient pas des pessimistes.

Silence

RUST — Ok. Si j’accepte ton expérience de pensée, je devrais non seulement me retaper encore et encore la même merde et les mêmes enquêtes tordues mais surtout…accepter que…accepter la mort de ma fille une infinité de fois ?

NIETZSCHE — On triche pas avec ça. C’est tout ou rien.

RUST — Quel genre de tordu t’es ? T’as déjà eu une fille ?

NIETZSCHE — Il ne faut jamais s’être ménagé soi-même ; il faut que la dureté fasse partie de vos habitude, pour être joyeux et de bonne humeur au milieu de dures vérités.

RUST — Eh ! Arrête de te planquer derrière tes propres citations et réponds-moi ! (lève la voix) T’as déjà eu affaire à ce que l’homme sait faire de pire ? Je te parle de mort, de violence, de futilités, de meurtres, de pédophiles illuminés en Louisiane qui font des trucs de dingos !

(reprend un ton normal) T’as déjà aimé une femme ?

NIEZSCHE — En fait c’est à dire que j’ai jamais euh…

RUST — Hein ?

NIETZSCHE — Bah…(gêné) Jamais…Enfin voilà quoi. Les femmes tout ça…

RUST — Non ! (éberlué)

NIETZSCHE — Si

RUST — Tu te fous de moi ?

NIETZSCHE — Putain non ! Je te dis que non. Voilà quoi c’est pas non plus…

RUST — Ben ça mec..(incrédule) .t’es puceau ! (se met à rire) Un puceau qui m’explique la vie. Alors ça c’est pas mal tiens.

NIETZSCHE — Oué enfin bon ça va pas la peine de le crier sur tous les toits non plus !

RUST — (s’approche lentement de Nietzsche) Ecoute-moi.T’as pas idée de ce que j’ai traversé. Alors ta philosophie de la joie, de l’acquiescement, tout ton tragique, toutes ces conneries, tu peux te les garder. Dire oui à tous ces trucs tordus qui se passent dans le monde ? Dire oui à cette illusion qu’est notre vie ? Notre conscience n’est qu’une superposition de pulsions, un champ de bataille qui se rêve conscient. Tout ça, au fond, ce n’est jamais qu’un rêve et moi je suis le témoin de mon propre rêve. Au réveil tout s’évanouira, tout prendra fin. Et en même temps tout recommencera. Et ça ne dépend pas de moi, ni de toi, ainsi est fait le temps qui emporte notre conscience dans les circonvolutions de notre propre vie. Toutes ces luttes, tout ce vide qui résonne en nous.

NIETZSCHE — Tu ne comprends pas. Je ne te demande pas de revivre toute ta vie. Je n’attends pas de toi un Oui naïf et indolent.

Si je viens te parler c’est justement parce que, de par ton vécu, tu es la personne la plus enclin à choisir le pessimisme, le Non. Pourtant, au fond, tu n’es pas vraiment aussi pessimiste que tu le crois. Tu n’es pas ce témoin que tu aimerais être. Malgré toi tu es guidé par ta propre volonté de puissance. Ainsi est faite ta nature, celle des natures fortes capables de contempler l’abîme sans y plonger.

Un temps

Pourquoi être devenu Detective ? Pourquoi Rust ?

RUST — Ça part en dialogue socratique ou je rêve ?

NIETZSCHE — Oui c’est j’ai passé pas mal de temps à débattre avec lui là-haut, ça a du déteindre sur moi.

Un temps.

(il rit) Je t’ai dit qu’il s’est tatoué « Dieu est mort » sur l’intérieur du bras droit ? Bon sang, un Banquet trop arrosé à parler de Dionysos, boire du vin et BIM ! tatoué le vieux Socrate. Kierkegaard qui lui a fait ça. Toujours été un marrant lui. Mais bref je m’égare…De quoi je parlais déjà ?

RUST — La volonté de puissance tout ça.

NIETZSCHE — ah oui…c’est ça. La volonté de puissance c’est…

RUST — Je sais merci. C’est un concept ontologique en même temps qu’une hypothèse explicative de la dynamique du vivant. Toute forme de vie est dirigée par cette Volonté de Puissance qui la pousse à grandir à travers la lutte. La lutte est autant un moyen pour la Volonté de puissance de s’affermir que de s’affirmer. L’obstacle est la voie en quelque sorte. Ou mieux : ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Tout ça pour dire que les difficultés de la vie sont en fait les conditions nécessaires à son expansion.

NIETZSCHE — Exact. Et la tâche ne consiste pas à surmonter les difficultés d’une façon générale, mais à surmonter des difficultés qui permettent d’engager sa force toute entière, son habileté et sa maîtrise dans le maniement des armes…

Silence

Tu l’as dit toi-même : une vie est déjà trop courte pour exploiter un seul don. Pourtant tu as choisi d’être Detective. C’est toi encore qui dis que ce n’est pas le métier qui t’a fait ainsi mais bien parce que tu es ainsi que tu as choisi ce métier.

Ce que je veux dire c’est l’éternel retour n’est pas une injonction à uniquement revivre ta propre vie, mais plutôt à éprouver la force de ton caractère, ta capacité à dire Oui à la vie, malgré sa tragédie. Et bien que le monde n’ait pas de sens, ce sont ces luttes mêmes entre le néant et notre lucidité qui donne, sinon un sens, un acquiescement à la vie. Ta vie ne sera jamais heureuse, mais elle peut-être joyeuse si tu sais danser au milieu de cette tragédie, et même rire et chanter. Ta force, c’est ta capacité à revivre ces mêmes luttes encore et encore.

RUST — Qui serait assez fou pour revivre tout ça ?

NIETZSCHE — Un homme assez fort pour créer de nouvelles valeur. Je ne te parle pas de vaines illusions ou de transcendance. Schopenhauer a mis tout le monde dans la merde en nous débarrassant de nos illusions. Alors tu vois, c’est bien beau de jouer les nihilistes mais qui doit mettre les mains dans la cambouis et créer de nouvelles valeurs ? C’est bibi !

Un temps.

(se rapproche de Rust et prend un voix posée) Je ne détournerai plus le regard, et toi non plus. Car tu dois regarder l’horreur en face, tu dois regarder l’abîme, et être assez fort pour ne pas toi-même devenir abîme. C’est ainsi que tu deviendras un True Detective. Car qui veut enfanter une étoile doit porter en lui le chaos.

Silence

RUST — Les étoiles hein ? Le ciel est bien trop sombre pour qu’il y ait la moindre étoile.

NIETZSCHE — Tu changeras d’avis, le ciel s’éclaircira d’ici la fin de la saison. Le temps n’est pas si cyclique que ça…tu verras.

RUST — De quelles saisons tu parles ? Et puis…(agacé) Bon tu me fais chier là. Je suis plutôt occupé. Je dois arrêter les dégénérés qui sévissent en Louisiane et ensuite retourner méditer sur la vacuité de ma propre existence qui n’est que souffrance et misère. Tu veux bien me laisser vivre ma putain de vie au lieu de jouer au Socrate ?

NIETZSCHE — Pfff…j’ai souffert toute ma vie et je me suis jamais plaint. Tire-toi une balle si c’est horrible que ça.

RUST — Je n’ai pas la constitution pour ça.

NIETZSCHE — Ohlala ! Je sais pas moi fais autre chose ! Dessine, peine, chante, écoute de la musique merde! Merde c’est vraiment tordu de passer ces journées à regarder des photos de cadavres et se mettre dans la tête de psychopathe tu t’en rends compte ? Celui qui combat trop le dragon devient dragon lui-même.

RUST — (agacé) Bon écoute, j’ai du boulot là. Tu voudrais pas retourner emmerder quelqu’un d’autre et garder tes conneries pour toi ? Ou pour Socrate tiens, retourne lui parler.

NIETZSCHE — Oué c’est ça oué… (s’éloigne de Rust)

(crie au loin) Pessimiste !

RUST — Puceau !

NIETZSCHE — (en partant, crie à Rust) Ça c’est mesquin… Foutu dépressif ! Sous-espèce de Nihiliste ! Espèce de…de Dernier Homme va !

RUST — Va te faire mettre chez les Grecs ! (à part) Va peut-être falloir que j’arrête de me droguer moi. Bon où j’en étais ? Ah oui l’autre taré de…

Rust se retourne et avant d’avoir eu le temps d’esquisser le moindre geste Marty tire une balle dans la tête de Reginald.

Monologue avec mon trou de balle pendant la queue au supermarché

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“True heroism is minutes, hours, weeks, year upon year of the quiet, precise, judicious exercise of probity and care — with no one there to see or cheer. This is the world.” David Foster Wallace, The Pale King

“I am just your average guy, trying to do what’s right. I’m just your average guy.” Lou Reed, Average Guy

Dans la queue d’un supermarché, il est 19 heures. La queue est composée d’une grosse dame rougeaude qui tient son enfant par la main; d’un homme de 60 ans  ; d’un couple, le garçon est grand et musclé et la fille, très jolie, blonde aux yeux verts de taille moyenne: d’une caissière, jeune, 30 ans, les cheveux noirs tirés en arrière, pas de maquillage, le visage fermé; moi, en bout de queue, en train de discuter avec mon trou de balle.

MON TROU DE BALLE : Tu connais ce sentiment de dégoût qui monte en toi quand la vie n’est pas sexy, mais alors pas sexy du tout ? Tu sais, le côté chiant de la vie. Pas de musique de Rocky quand tu lèves les poings en l’air après ton jogging en courant vers l’horizon. Pas les Walkyries de Wagner qui se jouent quand je vais poser une pêche ou faire cuire mes pâtes. Rien que du banal qui te colle à la peau, du banal tout autour de toi. Où que tu poses les yeux c’est gris, c’est mou, c’est monotone et sans intérêt. Le côté chiant de la vie quoi. Il est 19 heures et je suis obligé de me taper la queue au supermarché juste en face de chez moi pour acheter un paquet de pâtes et une sauce pesto. Puis tous ces gens dans la queue ils foutent quoi à cette heure là d’ailleurs ? Ils n’ont pas de vie ou quoi ? J’te jure c’est à croire qu’ils se sont donnés rendez-vous pour pour me retarder. Et la caissière ridée et aux yeux cernés dont le “bonne soirée”sonne comme un “va t’ faire enculer.” Ça me rend déjà fou rien que de l’imaginer. Putain j’ai l’impression de patauger dans la boue, de nager dans la boue, et franchement, sans mauvais jeu de mots, ça me pousse à bout.

MOI : Pourtant c’est ça la vie, une vaste mare de boue dans laquelle on s’enlise. On se débat, on essaie de s’en extraire comme on peut. Mais on oublie vite, centré sur sa propre lutte, que d’autres, tout aussi enlisés que nous, mènent la même lutte.

MON TROU DE BALLE : Oué ok ok. Les autres qui se battent et se débattent dans la boue comme nous tout ça. Sauf que le plus chiant quand on fait la queue, tu vois, bah c’est les autres justement. T’es encerclé par les abrutis, cerné par la connerie humaine qui trouve son expression la plus parfaite dans la forme de cette infinie de queue de supermarché. Regarde cette foutue bonne femme, grosse et rougeaude qui crie sur son môme en lui tirant le bras. C’est comme ça qu’on élève un gosse, j’te le demande hein, c’est un exemple ça ? Ça m’étonne pas qu’elle soit mal baisée. Et quand je regarde son panier rempli de conserves, de jambon premier prix et de plats surgelés.. Comme dit le proverbe on est ce qu’on mange hein. Et ce vieillard dans la queue, il fait quoi de sa vie à part attendre. Je te le demande, il a quoi d’autre à faire ? Rien. Rien du tout. Il reste planté là toute la sainte journée à attendre. Attendre que le temps lui passe dessus. Tu m’étonnes qui l’sourit bêtement. Il s’en fout de perdre son temps lui. Et ce couple bon sang. Ce couple qui parle vraiment trop fort. On s’en fout de votre soirée ! je m’en fous ! Vraiment, vous sentez pas obligés de tenir le monde informé en temps réel de votre vie, aussi trépignante soit-elle. Déjà que vous polluez mon fil d’actualité sur Facebook avec vos photos, selfies et autres conneries déguisées en sagesse. Franchement c’est pas la peine de venir me polluer jusqu’en bas de chez moi en plus. Dommage, la fille est pas mal. Une sacré paire et de jolies yeux. Mais le mec… Aussi costaud qu’idiot. Encore un qui a besoin de compenser son déficit de confiance en soi par une musculature excessive. Tu ferais mieux de lire des bouquins au lieu de soulever des haltères à longueur de journée. Ou alors soulève des bouquins tiens, on sait jamais, ça pourrait te rendre moins con. Et tous ces connards dehors en quatre quatre, je te jure… Çà me rend dingue tant d’irresponsabilité. Un peu de conscience collective c’est trop cher payé ? De toute façon il doit plus leur rester grand-chose après avoir fait le plein de ces énormes machins. Peuvent pas prendre un vélo bon sang ? Ou comme moi, venir à pied ? Bah mon vieux t’as raison, le monde est vraiment un tas de boue oué. Et surtout le monde il est rempli de crétins qui feraient mieux de rester embourbés dans leur coin au lieu de nous balancer leur boue dans la gueule.

MOI : Je ne crois pas au libre-arbitre. Je laisse ça aux inconscients. On ne choisit pas cette vie qui parfois a des airs de prison, on ne choisit pas l’ennui qui encercle nos vies comme un étau. Pourtant je crois sincèrement qu’on est libre. Libre d’interpréter le monde et lui donner un sens. Libre de porter un regard sur le monde, notre regard. Libre de s’extraire de nos formatages et habitudes de pensée. Libre de décider sur quoi nous portons notre conscience et notre attention. Libre de choisir d’ouvrir sa conscience ou de rester enfermé en soi. Libre de décider de ne pas traverser la vie en pilotage automatique. Libre d’accepter la vie dans sa banalité et d’y déceler quelques traces de beauté, et pourquoi pas de sacré. Libre de penser que cette mère de famille est mal baisée ou qu’elle a peut-être juste passé une sale journée.

MON TROU DE BALLE : Oué, oué. On est libres, tout ça. Je la connais cette vielle rengaine mon pote. Mais tu sais quoi ? J’emmerde la banalité. J’emmerde cette vie moyenne qui me débecte. Tu sais, parfois je m’allonge dans mon lit et je pense « putain si demain je devais crever, j’aurais fait quoi de ma garce de vie hein ? j’en aurais fait quoi ? Les gens se souviendront de moi, est-ce que j’aurais accompli de grandes choses ? » Oué mec, moi je veux pas finir comme tous ces putains de zombie dans la queue, le regard vide, hébété, et bientôt oublié de tous. Tu sais quoi ? Ces gens là ils se sont assis sur leur rêve, assis sur leur vie. Moi, quand je vois ce qu’on me vend, cette vie préfabriquée, formatée, je dis non, je préfère encore crever. Une bonne femme, des gosses si elle est pas trop mal, des allers-retours le matin pour aller au taffe et le soir, retrouver sa femme et lui raconter les mêmes banalités « Au bureau y a un connard qui s’est trompé dans les comptes pour le dossier Ruel et on a du tout revoir » ou « Jet’ai déjà dit que mon patron est un connard ? Et que Gary est pédé ? Comment je le sais ? Bah tout le monde le sait.» Non mec, pas une vie ça, pas une vie pour moi en tout cas. Moi j’ai jamais choisi que le meilleur, dans tout ce que j’ai fait, tout. De la bouffe que je mange aux femmes que je baise.Tu vois, pesonnellemnt, j’ai jamais baisé que des canons. Et au pieux, sans vouloir être chauvin, c’est canon aussi. Alors ta petite vie moisie pleine d’ennui, non merci. Tu peux te la garder. Tu peux la garder ta vie, et aussi tous les laiderons que je me taperai jamais d’ailleurs. C’est comme cette caissière. Bon sang elle a pas 30 ans, et regarde, elle pourrait être mignonne si elle s’arrangeait un peu, mais je sais pas, elle a comme décidé de s’enlaidir le plus possible. Ce chignon quoi… et puis pas de mascara surtout hein, Nooooon on sait jamais ! Au cas où tu te mettrais à devenir baisable. J’dis pas qu’elle a fait ça volontairement bien sûr. Mais tu vois, c’est juste qu’à un moment de sa vie elle s’est dite « Bah en fait la médiocrité c’est pas si mal, je m’en contenterai bien. Je m’en contenterai même toute ma garce de vie .» Alors évidemment on n’est pas tous nés pour être exceptionnel, sur ce point je suis bien d’accord. Ce serait même plutôt un problème. Un problème de logique. Parce que si tout le monde était exceptionnel bah personne ne le serait plus vraiment en fait. Et oué. Non, tu vois, en fait la différence entre eux et moi c’est plus subtil que ça. Ça tient à un sentiment, un sentiment profond, une certitude même. Cette certitude c’est que moi, je sais que je suis exceptionnel.

MOI : Je ne sais pas quand j’ai cessé d’être persuadé que je devais absolument devenir exceptionnel, mais je me souviens quand j’ai commencé à me sentir obligé de l’être. Tous les enfants ont de grands rêves qui les accompagnent. Mais comme des invités trop exubérants, ces rêves ont fini par envahir ma propre maison. Et j’ai vécu tant d’années dans ce vacarme que j’ai fini par ne plus penser, ne plus me demander si ce dont mes invités parlaient avait quelque sens. “Accomplir de grandes choses.” Ils n’arrêtaient pas de parler de ça C’est quoi une grande chose au juste ? Est-ce que ça existe ? Est-ce seulement pertinent de chercher à faire de grandes choses ? Ça paraît un peu prétentieux en fait. Moi je me contente de renvoyer leur ballon à des enfants qui jouent dans un parc, sourire à un jolie fille, dire à mes parents que je les aime. C’est juste des petites choses mais elles font une grande différence. Au fond peut-être que les grandes choses n’ont qu’une toute petite importance. Puis un jour j’ai décidé de dire au-revoir à ces rêves trop bruyants. Je les ai raccompagnés sur le pallier de ma maison, je les ai remerciés pour ces bons moments que nous avons passé ensemble, nous avons échangé poignée de mains et embrassades et je les ai rassurés. “Mais oui mais oui, bien sûr qu’on se reverra. Ne vous faites pas de soucis pas je m’en sortirai très bien sans vous, ça ira”. Puis ils sont partis. En fait je m’en sortirai même bien mieux sans vous ai-je murmuré tout bas tandis qu’ils s’éloignaient.

Puis j’ai pensé à beaucoup de choses. Mais j’avais l’esprit encombré comme une petite pièce surchargée de meubles et de fournitures en tout genre. On finit par ne même plus réussir à se mouvoir dans cette petite pièce devenue étouffante. Alors j’ai jeté mes vieux meubles et les ai offerts à qui voulait bien. Et ce soir dans le “bonne soirée” de la caissière, j’entends un “passez une bonne journée.” Je quitte le supermarché, je traverse la route, un quatre quatre me laisse passer et je rentre chez moi, faire cuire mes pâtes. Pendant les 10 minutes de cuisson les Walkyries de Wagner n’ont pas retenti. N’empêche que c’est beau de l’au en train de bouillir. J’y avais jamais pensé. C’est banal, mais c’est beau. C’est pas si compliqué…

MON TROU DE BALLE : Oh putain c’est pas vrai ! Bon sang cette conne de caissière a oublié de me rendre la monnaie ! Putain c’est pas compliqué pourtant de faire son job ! C’est pas si compliqué…