Monologue avec mon trou de balle pendant la queue au supermarché

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“True heroism is minutes, hours, weeks, year upon year of the quiet, precise, judicious exercise of probity and care — with no one there to see or cheer. This is the world.” David Foster Wallace, The Pale King

“I am just your average guy, trying to do what’s right. I’m just your average guy.” Lou Reed, Average Guy

Dans la queue d’un supermarché, il est 19 heures. La queue est composée d’une grosse dame rougeaude qui tient son enfant par la main; d’un homme de 60 ans  ; d’un couple, le garçon est grand et musclé et la fille, très jolie, blonde aux yeux verts de taille moyenne: d’une caissière, jeune, 30 ans, les cheveux noirs tirés en arrière, pas de maquillage, le visage fermé; moi, en bout de queue, en train de discuter avec mon trou de balle.

MON TROU DE BALLE : Tu connais ce sentiment de dégoût qui monte en toi quand la vie n’est pas sexy, mais alors pas sexy du tout ? Tu sais, le côté chiant de la vie. Pas de musique de Rocky quand tu lèves les poings en l’air après ton jogging en courant vers l’horizon. Pas les Walkyries de Wagner qui se jouent quand je vais poser une pêche ou faire cuire mes pâtes. Rien que du banal qui te colle à la peau, du banal tout autour de toi. Où que tu poses les yeux c’est gris, c’est mou, c’est monotone et sans intérêt. Le côté chiant de la vie quoi. Il est 19 heures et je suis obligé de me taper la queue au supermarché juste en face de chez moi pour acheter un paquet de pâtes et une sauce pesto. Puis tous ces gens dans la queue ils foutent quoi à cette heure là d’ailleurs ? Ils n’ont pas de vie ou quoi ? J’te jure c’est à croire qu’ils se sont donnés rendez-vous pour pour me retarder. Et la caissière ridée et aux yeux cernés dont le “bonne soirée”sonne comme un “va t’ faire enculer.” Ça me rend déjà fou rien que de l’imaginer. Putain j’ai l’impression de patauger dans la boue, de nager dans la boue, et franchement, sans mauvais jeu de mots, ça me pousse à bout.

MOI : Pourtant c’est ça la vie, une vaste mare de boue dans laquelle on s’enlise. On se débat, on essaie de s’en extraire comme on peut. Mais on oublie vite, centré sur sa propre lutte, que d’autres, tout aussi enlisés que nous, mènent la même lutte.

MON TROU DE BALLE : Oué ok ok. Les autres qui se battent et se débattent dans la boue comme nous tout ça. Sauf que le plus chiant quand on fait la queue, tu vois, bah c’est les autres justement. T’es encerclé par les abrutis, cerné par la connerie humaine qui trouve son expression la plus parfaite dans la forme de cette infinie de queue de supermarché. Regarde cette foutue bonne femme, grosse et rougeaude qui crie sur son môme en lui tirant le bras. C’est comme ça qu’on élève un gosse, j’te le demande hein, c’est un exemple ça ? Ça m’étonne pas qu’elle soit mal baisée. Et quand je regarde son panier rempli de conserves, de jambon premier prix et de plats surgelés.. Comme dit le proverbe on est ce qu’on mange hein. Et ce vieillard dans la queue, il fait quoi de sa vie à part attendre. Je te le demande, il a quoi d’autre à faire ? Rien. Rien du tout. Il reste planté là toute la sainte journée à attendre. Attendre que le temps lui passe dessus. Tu m’étonnes qui l’sourit bêtement. Il s’en fout de perdre son temps lui. Et ce couple bon sang. Ce couple qui parle vraiment trop fort. On s’en fout de votre soirée ! je m’en fous ! Vraiment, vous sentez pas obligés de tenir le monde informé en temps réel de votre vie, aussi trépignante soit-elle. Déjà que vous polluez mon fil d’actualité sur Facebook avec vos photos, selfies et autres conneries déguisées en sagesse. Franchement c’est pas la peine de venir me polluer jusqu’en bas de chez moi en plus. Dommage, la fille est pas mal. Une sacré paire et de jolies yeux. Mais le mec… Aussi costaud qu’idiot. Encore un qui a besoin de compenser son déficit de confiance en soi par une musculature excessive. Tu ferais mieux de lire des bouquins au lieu de soulever des haltères à longueur de journée. Ou alors soulève des bouquins tiens, on sait jamais, ça pourrait te rendre moins con. Et tous ces connards dehors en quatre quatre, je te jure… Çà me rend dingue tant d’irresponsabilité. Un peu de conscience collective c’est trop cher payé ? De toute façon il doit plus leur rester grand-chose après avoir fait le plein de ces énormes machins. Peuvent pas prendre un vélo bon sang ? Ou comme moi, venir à pied ? Bah mon vieux t’as raison, le monde est vraiment un tas de boue oué. Et surtout le monde il est rempli de crétins qui feraient mieux de rester embourbés dans leur coin au lieu de nous balancer leur boue dans la gueule.

MOI : Je ne crois pas au libre-arbitre. Je laisse ça aux inconscients. On ne choisit pas cette vie qui parfois a des airs de prison, on ne choisit pas l’ennui qui encercle nos vies comme un étau. Pourtant je crois sincèrement qu’on est libre. Libre d’interpréter le monde et lui donner un sens. Libre de porter un regard sur le monde, notre regard. Libre de s’extraire de nos formatages et habitudes de pensée. Libre de décider sur quoi nous portons notre conscience et notre attention. Libre de choisir d’ouvrir sa conscience ou de rester enfermé en soi. Libre de décider de ne pas traverser la vie en pilotage automatique. Libre d’accepter la vie dans sa banalité et d’y déceler quelques traces de beauté, et pourquoi pas de sacré. Libre de penser que cette mère de famille est mal baisée ou qu’elle a peut-être juste passé une sale journée.

MON TROU DE BALLE : Oué, oué. On est libres, tout ça. Je la connais cette vielle rengaine mon pote. Mais tu sais quoi ? J’emmerde la banalité. J’emmerde cette vie moyenne qui me débecte. Tu sais, parfois je m’allonge dans mon lit et je pense « putain si demain je devais crever, j’aurais fait quoi de ma garce de vie hein ? j’en aurais fait quoi ? Les gens se souviendront de moi, est-ce que j’aurais accompli de grandes choses ? » Oué mec, moi je veux pas finir comme tous ces putains de zombie dans la queue, le regard vide, hébété, et bientôt oublié de tous. Tu sais quoi ? Ces gens là ils se sont assis sur leur rêve, assis sur leur vie. Moi, quand je vois ce qu’on me vend, cette vie préfabriquée, formatée, je dis non, je préfère encore crever. Une bonne femme, des gosses si elle est pas trop mal, des allers-retours le matin pour aller au taffe et le soir, retrouver sa femme et lui raconter les mêmes banalités « Au bureau y a un connard qui s’est trompé dans les comptes pour le dossier Ruel et on a du tout revoir » ou « Jet’ai déjà dit que mon patron est un connard ? Et que Gary est pédé ? Comment je le sais ? Bah tout le monde le sait.» Non mec, pas une vie ça, pas une vie pour moi en tout cas. Moi j’ai jamais choisi que le meilleur, dans tout ce que j’ai fait, tout. De la bouffe que je mange aux femmes que je baise.Tu vois, pesonnellemnt, j’ai jamais baisé que des canons. Et au pieux, sans vouloir être chauvin, c’est canon aussi. Alors ta petite vie moisie pleine d’ennui, non merci. Tu peux te la garder. Tu peux la garder ta vie, et aussi tous les laiderons que je me taperai jamais d’ailleurs. C’est comme cette caissière. Bon sang elle a pas 30 ans, et regarde, elle pourrait être mignonne si elle s’arrangeait un peu, mais je sais pas, elle a comme décidé de s’enlaidir le plus possible. Ce chignon quoi… et puis pas de mascara surtout hein, Nooooon on sait jamais ! Au cas où tu te mettrais à devenir baisable. J’dis pas qu’elle a fait ça volontairement bien sûr. Mais tu vois, c’est juste qu’à un moment de sa vie elle s’est dite « Bah en fait la médiocrité c’est pas si mal, je m’en contenterai bien. Je m’en contenterai même toute ma garce de vie .» Alors évidemment on n’est pas tous nés pour être exceptionnel, sur ce point je suis bien d’accord. Ce serait même plutôt un problème. Un problème de logique. Parce que si tout le monde était exceptionnel bah personne ne le serait plus vraiment en fait. Et oué. Non, tu vois, en fait la différence entre eux et moi c’est plus subtil que ça. Ça tient à un sentiment, un sentiment profond, une certitude même. Cette certitude c’est que moi, je sais que je suis exceptionnel.

MOI : Je ne sais pas quand j’ai cessé d’être persuadé que je devais absolument devenir exceptionnel, mais je me souviens quand j’ai commencé à me sentir obligé de l’être. Tous les enfants ont de grands rêves qui les accompagnent. Mais comme des invités trop exubérants, ces rêves ont fini par envahir ma propre maison. Et j’ai vécu tant d’années dans ce vacarme que j’ai fini par ne plus penser, ne plus me demander si ce dont mes invités parlaient avait quelque sens. “Accomplir de grandes choses.” Ils n’arrêtaient pas de parler de ça C’est quoi une grande chose au juste ? Est-ce que ça existe ? Est-ce seulement pertinent de chercher à faire de grandes choses ? Ça paraît un peu prétentieux en fait. Moi je me contente de renvoyer leur ballon à des enfants qui jouent dans un parc, sourire à un jolie fille, dire à mes parents que je les aime. C’est juste des petites choses mais elles font une grande différence. Au fond peut-être que les grandes choses n’ont qu’une toute petite importance. Puis un jour j’ai décidé de dire au-revoir à ces rêves trop bruyants. Je les ai raccompagnés sur le pallier de ma maison, je les ai remerciés pour ces bons moments que nous avons passé ensemble, nous avons échangé poignée de mains et embrassades et je les ai rassurés. “Mais oui mais oui, bien sûr qu’on se reverra. Ne vous faites pas de soucis pas je m’en sortirai très bien sans vous, ça ira”. Puis ils sont partis. En fait je m’en sortirai même bien mieux sans vous ai-je murmuré tout bas tandis qu’ils s’éloignaient.

Puis j’ai pensé à beaucoup de choses. Mais j’avais l’esprit encombré comme une petite pièce surchargée de meubles et de fournitures en tout genre. On finit par ne même plus réussir à se mouvoir dans cette petite pièce devenue étouffante. Alors j’ai jeté mes vieux meubles et les ai offerts à qui voulait bien. Et ce soir dans le “bonne soirée” de la caissière, j’entends un “passez une bonne journée.” Je quitte le supermarché, je traverse la route, un quatre quatre me laisse passer et je rentre chez moi, faire cuire mes pâtes. Pendant les 10 minutes de cuisson les Walkyries de Wagner n’ont pas retenti. N’empêche que c’est beau de l’au en train de bouillir. J’y avais jamais pensé. C’est banal, mais c’est beau. C’est pas si compliqué…

MON TROU DE BALLE : Oh putain c’est pas vrai ! Bon sang cette conne de caissière a oublié de me rendre la monnaie ! Putain c’est pas compliqué pourtant de faire son job ! C’est pas si compliqué…

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